72 – Le poète fou et le plaisir

 

Paris 20e – Rue de la Mare

Acte 2 #72 – Mon rapport au poète fou est complexe. Au fond, c’est sans doute lui mon préféré, même si je reviens toujours à Rémi – mais Rémi est mon doudou plus que mon chouchou. Dans un autre moment de ma vie, j’en serais certainement tombée amoureuse. Le courant est passé trop vite entre nous, nous avons trop de points communs, passons trop de temps à parler,
avons trop de références communes pour que ce soit une rencontre ordinaire. Mais j’ai mûri. Je ne tombe plus amoureuse si facilement. Et je sais repérer qui ne me ferait pas de bien – le poète fou est déjà incapable de s’en faire à lui-même. Surtout, physiquement, quelque chose a toujours manqué entre nous. Nous nous plaisons, c’est évident. Mais sexuellement, ça ne colle pas complètement. J’ai toujours un sentiment confus quand je couche avec lui.
Dans la vie, c’est un être torturé, il n’aime pas que les choses soient simples. Il a besoin de casser toutes les interactions quand elles sont trop réussies. Il change de ton brusquement, ne ménage aucune transition, comme s’il fuyait le confort. Quand nos échanges numériques s’emballent, il a besoin de les ternir d’un coup. Il alterne les élans oniriques “Au chaud dans la quiétude de ma sieste vacancière, le souvenir de ta peau douce et de ton petit corps si sensuel effleure toutes les potentialités de mon désir…” et la platitude la plus crue : “Envie de t’enculer”. Dans nos après-midis de sexting, en janvier, il peine à s’abandonner
complètement. Il veut m’arracher une photo d’un trio et ne veut pas se contenter des nudes que je lui envoie, revient à la charge encore et toujours. Je ne veux pas lui envoyer – qui sait où finissent ces photos quand elles commencent à circuler ? Son insistance est loufoque, elle me fait rire et ne m’oppresse pas. Mais elle signe aussi son incapacité à lâcher prise, à se laisser complètement aller – il insiste tellement sur cette photo-là que mon refus finit par le faire débander. Dans le sexe, c’est la même chose. Il bande, durement, longuement, mais il a du mal à jouir. Il tient longtemps, pour moi ce n’est pas désagréable, et même au contraire – du moins au début. Mais on jouit aussi de pouvoir donner du plaisir à l’autre, d’être face à un corps qui donne et sait recevoir. Il accuse la capote mais je sais que c’est autre chose. Je ne le sens jamais complètement là, avec moi, dans le plaisir que nous procurent nos corps, dans l’instant, dans le partage. Comme s’il s’en voulait de chercher la jouissance. Le dimanche où je le reçois presque nue, je ris après nos ébats. Nous sommes étendus sur mon lit, transpirants, apaisés. C’était bon. Il me demande ce que j’ai, je lui réponds que je trouve le moment gai. “Arrête, c’est glauque plutôt !” C’est un peu dur, car nous venions de finir en beauté. Joli poète fou, pourquoi t’en vouloir d’avoir pris du plaisir ?

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