73 – Quand le poète fou se livre…

Paris 13 – Rue des cinq diamants

Acte 2 #73 – Ce dimanche de janvier où nous parlerons 8 heures d’affilée, le poète fou se livre. Par petites touches mais longuement. Intimement. Il parle de ses rencontres, de son rapport au sexe. Comment il a toujours fini par se lasser des ses compagnes. Je le comprends parfaitement, j’ai toujours eu le même besoin d’air au bout de quelques années. Il me raconte surtout sa découverte des sites de rencontre dans ses années à Berlin, sa frénésie de sexe. Il enchaîne les souvenirs. Une femme avec qui ils conviennent de ne pas échanger un mot quand il arrive chez elle, une scène très hot, qui finit en éclat de rires dans
son lit quand après l’amour ils se disent bonjour – c’est d’ailleurs un scénario qu’il m’avait proposé le soir de notre rencontre. Une femme très jeune avec de très gros seins qui l’avait embarqué en voiture se baigner nus dans les lacs autour de Berlin. Tous les passants avaient les regards rivés sur ses seins blancs, lourds, monumentaux, sur ses plongeons dans l’eau, et lui très excité contemplait cette scène presque surréelle. Une femme qu’il rejoint un midi alors qu’ils travaillent tous les deux, ils couchent ensemble tout habillés pour aller plus vite. La meilleure pipe de sa vie un après-midi dans un parc, ce n’est pas
tant la pipe qui était bonne que le lieu, le moment, une rencontre qui venait tout juste de se nouer et cette spontanéité de l’offrande, la peur d’être découverts, le jeu avec les passants au loin qui pourraient les voir, les deviner – il en frissonne encore. Il égrène les histoires. Il raconte la compulsion, la découverte qu’il peut plaire facilement – le coup du french boy fonctionne toujours. Il a même pratiqué les doubles sessions : une rencontre le midi, une autre le soir. Baiser en sortant de chez une fille. Il raconte comment on devient insatiable, comment on en veut toujours plus. J’ai l’impression qu’il parle de mes propres errances. Il compare avec Okc, les parisiennes, je m’excuse qu’on soit finalement si conventionnels – “Oh avec toi, c’est justement plutôt funky sexuellement…” Je souris, je sais que je l’ai beaucoup excité avec les récits des trios, avec mes envies de découvertes saphiques, avec les photos de Pia et moi, avec le fait de montrer beaucoup, avec ma liberté de ton. Il raconte encore. J’écoute encore. J’adore l’écouter, alors je le fais parler. Je le relance. Il ose s’aventurer sur un terrain glissant et raconte la prostitution. C’est arrivé après une rupture avec Constance. Il avait tenté de recoucher avec elle, comme ils faisaient toujours,
elle s’était dérobée. Il avait très envie de sexe. La liberté de la pratique de la prostitution en Allemagne l’interrogeait. En rentrant chez lui ce soir-là, une pute lui propose une passe. Il accepte. C’est glauque mais c’est excitant – l’interdit. Il ose d’abord à peine en parler, surveille mes réactions du coin de l’œil. Il sait qu’en France le sujet est tabou. En gauchiste de bonne famille, évidemment, je suis construite pour avoir un regard critique sur les hommes qui ont recours à des prostituées. Dans les grands débats qui ont agité la scène politique ces dernières années, j’étais plutôt du côté des abolitionnistes – même si je me suis toujours demandé comment concrètement on pouvait abolir la prostitution et si j’entends les arguments d’associations de terrain qui expliquent que la pénalisation du client ne fait que repousser plus loin la prostitution et met plus encore les prostituées en danger. Pourtant si je suis honnête avec mes fantasmes, la prostitution m’a toujours excitée. Alors j’écoute,
j’accueille sa parole avec bienveillance, sans jugement. Nous sommes là pour explorer, je recueille son histoire. Au départ, c’était pour se souiller, pour se punir de son comportement avec Constance, de ses rencontres, de sa piètre estime de lui, de ses envies compulsives, insatiables. Il y retourne pourtant quelques semaines plus tard. Cette fois, il y va en après-midi, dans un quartier bobo de Berlin, à Prenzlauerberg, sur la Kastanienallee. C’est un bordel tenu par des femmes, quand il arrive, on lui propose de choisir la fille avec qui il veut coucher. On l’installe dans une chambre, des filles défilent. Elles sont plutôt jeunes, plutôt belles. Il en choisit finalement deux. Pendant la première scène, il est un peu intimidé. Deux filles pour s’occuper de lui, c’est peut-être un peu trop. Il finit par en renvoyer une. Il reste avec l’autre et là, me dit-il, la scène devient très étrange. “On baise comme si on était amoureux, comme si elle en avait envie.” Le fantasme de tous les hommes. Il retentera l’expérience une troisième fois. Un bordel standard, les filles étaient moches, il part dans un chambre avec l’une, l’endroit lui paraît glauque. L’envie lui est passée. Il renvoie la fille apeurée, qui se demande si elle va se faire engueuler. Il la rassure, il a payé, il ne se plaindra pas. C’est lui le problème pas elle. Maintenant qu’il est lancé, il déballe tout. Ensuite, il a eu recours à des prostituées en ligne, des freelances, qui se rendaient chez lui ou recevaient chez elle. Il en a vu 4 différentes, dont une qu’il a revu plusieurs fois, avec qui il discutait beaucoup – évidemment, c’est mon poète fou, il parle beaucoup. Il dresse des portraits. Une étudiante qui finance ses études et pratique en cachette de son copain. Une fille qui fait ça pour amasser de l’argent et entend reprendre rapidement une autre vie, quitter Berlin et rentrer chez elle…J’écoute et je souris. J’aime recueillir sa confession mais je me demande si je pourrais un jour percer son rapport compliqué au sexe, réussir à le toucher vraiment, à l’atteindre.

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