76 – Bon vent, joli poète fou…

 

Paris 20e – Rue des Couronnes

Acte 2 #76 – Je sors donc de chez le poète fou avec un sentiment contrasté. Le lâcher prise du soir n’avait pas empêché qu’il se referme à nouveau au matin. Mais en rejoignant le métro, je me demande bien pourquoi je veux tant percer le quant à soi du poète fou. Pour que le sexe soit meilleur ? Sans doute oui. Avant cette dernière rencontre, il me questionne comme toujours sur mes envies, sur mes fantasmes. C’est une question que je trouve toujours très difficile à répondre. Le propre de l’envie est d’être volatile. Tout dépend des rencontres, des moments et de l’interaction. Cette fois pourtant je n’élude pas, enhardie aussi par mes récentes rencontres avec Badseed et Yvan. Le soir où nous avions parlé 8 heures d’affilée sans baiser, il m’avait raconté ses envies de tester des gestes de domination sans le tralala SM, l’esthétique BDSM le laissant indifférent. Cette fois donc, je lui dis que nous pourrions oser ces gestes de domination qui nous tentent tous les deux, lui rappelant nos échanges. “Voilà ce que c’est que de trop parler” répond-il mystérieux. Mais il ne rebondit pas sur l’idée, ni par message, ni lorsque nous nous verrons. Et au fond c’est dans la simplicité, l’esprit embrumé de haschisch, que le sexe avec lui avait été le meilleur… Mais je sais aussi que l’enjeu avec le poète fou est aussi ailleurs – un peu comme avec tous mes amants. J’ai beau rechercher des relations légères, je m’applique trop souvent à toucher vraiment mes partenaires, à jouer sur l’ambiguïté du statut de nos rencontres – c’est peut-être ma perversion à moi, d’aimer qu’ils tombent amoureux. Et plus j’affiche ma liberté, mon indépendance, plus je sais que je les accroche. Avec le poète fou, l’ambiguïté était là dès le premier soir, parce que la rencontre est trop jolie, qu’on a trop de points communs, qu’on aurait pu se rencontrer dans la vraie vie. Il le souligne lui même en m’interrogeant sur mes amours passées : “Tu es donc une fille qui fait souffrir les hommes… Bien, bien, bien… Je vais me tenir à distance…” Dès nos premiers échanges, il y a en filigrane l’idée qu’il veut à terme rencontrer quelqu’un pour une histoire sérieuse. C’est ce qui motive ses allers-retours sur Okc, c’est tout l’enjeu des hésitations autour d’un retour avec Dorothée. C’est ce qu’il appelle sa quête de l’amabilité. Quand il me dit qu’il a un peu pensé à moi dans cette quête, j’élude donc. Bien sûr, cette confession à peine masquée d’un possible entre nous me fait plaisir. Évidemment. C’est ce qu’une partie de moi a recherché tout au long de nos échanges. Mais je sais qu’on n’y arrivera pas et que je n’en ai pas envie – j’ai envie de continuer ma quête libertine. Cette fois donc, en sortant de chez lui, je sens bien que ma quête s’éloigne de la sienne. Les jours qui suivent le confirment. Pas de message d’après rendez-vous. Pas de message le lendemain. Il en avait toujours faits jusque là. Un petit mot pour dire qu’il a aimé le moment, que le réveil est difficile, qu’il a envie de remettre ça – avec ses mots fantasques, son exubérance, sa maladresse calculée. Cette fois rien. Le jeudi, je me dis qu’il vaut mieux prendre les devants, que ma coquetterie peut bien se mettre en sourdine le temps d’une relance et que nous serons fixés. Au fond je sais ce qu’il va me répondre, même si j’aurais aimé que nous poursuivions nos rencontres. Je joue donc le tout pour le tout. Je propose la pièce de théâtre. C’est lui qui en avait parlé lors d’une de nos batailles de textos : “Tu sais que le théâtre c’est bien ?”. Il prend des cours et hésite à se reconvertir, le théâtre prend de plus en plus de place dans sa vie, il y renaît, ose, ressent, revit. A force d’en parler, il m’a donné envie d’aller moi aussi plus souvent au théâtre. Nous nous sommes amusés d’avoir pris indépendamment des places pour la même pièce – Bovary de Tiago Rodrigues au théâtre de la Bastille mais à des dates différentes. Juste avant de le quitter ce dimanche, j’avais découvert dans son bureau ses fiches d’amateur éclairé : metteurs en scène et acteurs à suivre. Il avait rougi comme si j’avais percé à jour un de ses secrets d’élève appliqué. “Je suis sortie de chez toi un peu comme après chacune de nos rencontres. Avec une impression contrastée. Sans doute un peu vexée du refus de mes faveurs. Amusée aussi comme toujours de ton grain de folie. Parce qu’il y a des moments où tu es là et d’autres où tu te barricades dans ta forteresse intérieure, où tu mets des barrières. Mais j’aime bien les terrains hostiles. Et les röstis. Donc dis moi : tu connais Emmanuel Dermarcy-Mota ? L’Etat de siège de Camus au théâtre de la ville du 14 mars au 13 avril. L’offre de mon CE vient de tomber. Tenté ? Ça peut être l’occasion d’actualiser tes fiches…” Il met toute une après-midi à répondre. Il a déjà pris une place pour L’Etat de siège – forcément. Surtout, la légèreté ne lui va plus, il pense plus simple d’arrêter de se voir. “Je pense que je ne suis pas aussi ouvert que j’aimerais l’être. J’aimerais être simple et léger mais je ne le suis pas.” Il ajoute cette phrase qui résonne très juste : “Il est parfois sinueux le chemin pour se comprendre et s’accepter. Merci de me comprendre.” Bien sûr que je le comprends, que je ne juge pas même si je regrette un peu de ne plus le voir. C’est ce que je lui écris. Et je complète : “Tu le dis très bien, il est sinueux ce chemin pour s’accepter, c’est bien le propre de nos crises de l’approche de la quarantaine – un second accouchement de nous-mêmes. Nos quêtes s’éloignent, au fond elles sont parallèles et c’est déjà pas mal qu’elles aient réussi à se croiser. Je ne sais pas bien où me mènera mon envie de légèreté, ni si elle a vraiment du sens, ni si elle pourra durer encore longtemps, mais elle procède clairement de la même recherche. Prends bien soin de toi et sois heureux. Je t’embrasse.” Bon vent, poète fou…

 

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